Réseaux sociaux et plateformes collaboratives : nouveaux vecteurs de solidarité ?

Par Pascal G

Agir Ensemble est la plateforme collaborative d’Alptis. Elle traduit l’engagement réaffirmé du groupe en faveur des nouvelles solidarités. Qu’en pensent les experts de ces nouveaux outils numériques ? Réponse sous forme d’interview croisée. Antonin Léonard est spécialiste de l’économie collaborative, co-fondateur du think tank Ouishare*. Nathan Stern est sociologue et ingénieur social, fondateur de Peuplade**.

A quoi correspond l’explosion des réseaux sociaux ?

Nathan Stern : Ces réseaux répondent à la difficulté de gérer toute sa vie en temps réel alors que les relations sont plus nombreuses, les activités multiples, le temps contraint. C’est une victoire du temps différé, un moyen de disposer de l’information que l’autre nous transmet au moment où l’on est disponible. Ces réseaux sont une évolution de la même nature que l’invention de l’écrit.

Antonin Léonard : Ils font aujourd’hui partie intégrante de nos vies comme les téléphones portables. Au-delà, ces réseaux ont contribué à faire émerger une nouvelle évolution du partage. Ils ont posé les premiers jalons de la création de plateformes entrepreneuriales ou collaboratives avec l’échange et le partage de compétences et de biens matériels.

Les réseaux sociaux peuvent-ils créer plus de liens solidaires, de coopération ?

A. L. : Prenons par exemple Facebook et Twitter. Pour le premier, la notion d’ami est poreuse et sujette à différentes interprétations. Pour le second, on peut globalement s’abonner au compte de qui on veut et n’importe qui peut s’abonner à votre compte. Il s’agit plus de partage d’informations thématiques que privées. Le design  et l’ergonomie de chaque réseau social ne génèrent pas le même type d’interactions entre les individus. D’où une question centrale : « que veut-on favoriser ? ». Comme le réseau social est un outil neutre, il est possible de lui donner comme fonction de promouvoir la solidarité. Mais cela ne va pas de soi.

N. S. : Pour les plateformes, c’est différent. L’usage est beaucoup plus cadré et d’une certaine manière, les bénéfices sociaux sont garantis. Une plateforme collaborative comme Agir Ensemble, mise en place par Alptis vise à développer l’engagement des adhérents. Son grand avantage est qu’on ne demande pas seulement d’avoir du temps. On valorise aussi le savoir-faire de chacun. Du coup, ça aide les gens à se sentir à leur place, quel que soit leur apport. Chacun va pouvoir tirer parti de ce qu’il est pour apporter sa pierre à l’édifice commun.

Les plateformes collaboratives et l’économie du partage n’ont-elles pas pour effet pervers de détruire des emplois ?

N. S. : Le marché de l’emploi a toujours été concerné par des destructions mais il faut pouvoir les envisager comme autant d’espaces laissés libres pour accueillir et générer d’autres énergies. Il ne faut pas raisonner seulement en termes de risques, mais imaginer une autre organisation, inventer de nouvelles dispositions fiscales pour combler un certain vide réglementaire lié aux nouvelles activités du numérique, aux plateformes… C’est un secteur avec un fort potentiel de valorisation des talents, qui permet aussi de sortir de cette ligne de spécialisation étroite caractéristique de l’économie traditionnelle dans laquelle prévalent les diplômes. Par exemple, les gens qui travaillent sur Wikipédia ont tous les âges, viennent de tous les milieux… Beaucoup de gens peuvent se réinventer avec ces plateformes.

A. L. : On dit souvent que le numérique crée, soit de l’emploi à forte valeur ajoutée dont ne peuvent s’emparer que les gens formés, soit des postes sans grand intérêt, « au rabais ». Les plateformes collaboratives bouleversent cet ordre établi. La valeur ajoutée est certes faible, mais le travail demandé est souvent plus épanouissant, il a du sens. Déjà pour soi. L’économie collaborative va donc plus loin que la seule création nette d’emplois, elle nous pousse à nous interroger sur la place du travail  dans un nouveau modèle de société… qui reste encore à inventer !

Quelles sont les opportunités à venir ?

N. S. : Avec la société du partage, on peut passer de rapports largement basés sur la subordination à la création de communautés plus libres, composées de gens qui partagent une vision commune. Cela permet de tisser du lien à un moment où on pensait au contraire aller vers toujours plus d’individualisme. La solidarité se construit ici en réseau. On peut dire que les modèles associatifs comme ceux d’Alptis étaient précurseurs de ces biens communs. Et si, en plus de l’esprit d’initiative dont ils ont toujours fait preuve, ces modèles disposent aujourd’hui des nouveaux outils numériques, ils ont à l’évidence un bel avenir.

A. L. : Ce qui est intéressant, c’est que le public des adhérents engagés d’Alptis est composé en grande partie de seniors certes actifs, mais parfois éloignés de l’usage des réseaux sociaux. Le développement du collaboratif numérique permet donc de toucher plus de monde, en particulier de jeunes adhérents et il facilite la collaboration. Mais il ne faut pas se tromper. La clé, ce sont d’abord et avant tout les valeurs qui unissent et animent la communauté initiale, ses membres actuels ou futurs. Le réseau social est un outil mais il ne constitue pas le fond, qui est une question d’éducation, de culture, de relations entre les gens. C’est sur cette base d’humanité qu’il faut travailler pour donner aux réseaux sociaux et aux plateformes la direction appropriée.

* Think tank dédié à l’économie du partage et à l’innovation sociale.
** Service qui favorise la mise en relation et le rapprochement entre voisins par le biais d’échanges de services et de partage d’informations sur le quartier.