Mémoire et technologie : quelle place pour le cerveau de demain ?

La révolution digitale va-t-elle nous rendre dépendants, incapables de mémoriser ? Notre façon de rechercher des informations, d’écrire, de raisonner, sera-t-elle modifiée par les nouvelles technologies ? Probablement, oui… Mais si, grâce aux béquilles numériques, nous devenions plus créatifs ?

Notre mémoire change avec les outils

Nous n’avons plus besoin de retenir des numéros de téléphone, et, de fait, peu de gens les mémorisent alors qu’il était courant de le faire il y a moins de vingt ans. Est-ce si grave ? Pas sûr ! Dans les sociétés qui n’écrivent pas, la mémoire des récits du passé et des légendes est proprement phénoménale. Certains membres de la communauté apprennent par cœur l’équivalent de nombreux volumes imprimés pour en transmettre le contenu. La mémoire visuelle des pasteurs est aussi impressionnante : ils sont capables de reconnaître leurs bêtes entre mille, sans les marquer.

Lorsque l’écriture a été inventée, vers 3 500 avant J.-C. dans l’Irak actuel, elle est devenue très utile pour suppléer la mémoire humaine. On pouvait, en écrivant, consigner le nombre de chèvres, les quantités de blé produites, et des heures de récits poétiques ou historiques sans tout retenir. Et, logiquement, la mémoire des êtres humains qui ont bénéficié de l’écriture a perdu certaines de ses performances. Mais l’écriture était un gain bien plus important pour l’humanité, car elle représente une extension gigantesque de la mémoire collective. Les livres contiennent beaucoup plus que la mémoire des êtres humains, même extrêmement entraînés !

Numérique et cerveau : quel effet sur notre mémoire ?

Le numérique a augmenté et surtout rendu disponibles presque instantanément des informations qu’il aurait fallu, ou mémoriser, ou chercher dans des livres, des cartes, des encyclopédies. Les effets sur ce que nous faisons de notre mémoire sont incontestables dans la mesure où notre téléphone, notre agenda électronique, notre GPS mémorisent à notre place. Et alors ? Il serait faux de dire que le digital change notre cerveau, il modifie simplement notre façon de l’utiliser. Au lieu de mémoriser la suite des rois de France, les étudiants mémorisent la façon la plus rapide de trouver la réponse ! Et si l’humanité régressait demain au niveau des chasseurs-cueilleurs, les adolescent(e)s, au lieu d’exercer leurs talents sur des jeux vidéo, deviendraient des cracks du repérage des traces d’animaux et de l’orientation dans la nature, car nos capacités d’adaptation sont intactes en tant qu’espèce !

Utiliser son cerveau pour être plus créatifs ! 

Le temps épargné dans la mémorisation de ce qui est facilement accessible sur le web, c’est du temps gagné pour la créativité, l’invention, l’échange ! Et, bonne nouvelle, nos capacités d’apprentissage perdurent toute la vie. Il est plus facile d’apprendre le violon dans l’enfance, mais rien n’interdit de commencer à 60 ans. Sous l’action de l’apprentissage, de nouvelles cellules cérébrales vont naître, de nouvelles connexions vont être établies ou renforcées, pendant que d’autres (pas ou peu utilisées) vont disparaître.

Mémoire et technologie : quelle place pour le cerveau  de demain ?

Le digital révolutionne notre façon d’utiliser notre cerveau

Pierre-Marie Lledo, directeur du département de neuroscience à l’Institut Pasteur, auteur de l’ouvrage Le cerveau, la machine et l’humain, aux Editions Odile Jacob, a répondu aux questions d’Alptis.

Le digital, une révolution pour le cerveau ?

Pierre-Marie Lledo : Le digital révolutionne notre façon d’utiliser notre cerveau et de mémoriser. Notre mémoire sémantique, celle qui associe 1515 et Marignan, est remplacée par une mémoire procédurale. Lorsqu’on demande quand a eu lieu Marignan, une personne familière du digital saura faire la bonne requête pour trouver. Si on lui pose la même question quelques jours plus tard, elle aura peut-être oublié le résultat de la recherche sur Marignan, mais stocké dans sa mémoire la stratégie utilisée pour trouver. En soi, cela n’a rien d’alarmant, déléguer de la mémoire à des objets connectés. Cela oblige à utiliser son cerveau pour autre chose. Et parmi ces choses, il y a ce qui ne peut pas être délégué : l’empathie, la compassion…

Le digital a des écueils tout de même ?

P-M.L. : Oui, le numérique peut sans doute nous enfermer dans le présent… avec l’envie d’avoir tout, tout de suite. Or, ne pas pouvoir attendre et vivre dans la quête permanente du plaisir diminue le libre arbitre. Devant plusieurs options, je prendrai d’emblée celle qui m’apporte le plaisir le plus fort. À l’extrême, c’est le chemin vers les addictions. Quand on perd la mémoire (le passé) et le désir (l’avenir) au profit de l’immédiateté, on perd sa boussole, et la possibilité de trouver des satisfactions dans la vie ordinaire.

Comment tirer le meilleur parti du numérique ?

P-M.L. : Un algorithme peut calculer plus vite que nous, mais il faut comprendre que la valeur ajoutée de l’humain par rapport à l’intelligence artificielle, c’est la possibilité de prendre des décisions avec une nourriture affective, avec des émotions. Le cerveau est la chambre d’écho de l’autre. C’est pourquoi, dans la maladie d’Alzheimer, il faut mettre autant d’espoir dans le rôle des aidants et des émotions qu’ils peuvent transmettre que dans les prouesses attendues de la chimie des médicaments.

En savoir plus sur le cerveau et le numérique

En quatre minutes, cles podcasts de France Inter « Parlez-vous cerveau ? » évoquent toutes les questions actuelles et finissent sur l’évolution de notre mémoire et de son usage dans un monde ultra-technologique. Podcast : Le cerveau de demain, France Inter, août 2017.

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